Présidentielle 2027 à l'épreuve des faits

Thème 5 sur 11

Pouvoir d'achat et déclassement

Le constat est partagé et mesuré : les salaires réels ont reculé en 2022-2023, et le choc énergétique de 2026 pèse d'abord sur les ménages modestes. Le désaccord porte sur la cause et sur le bon levier.

Vécu
Travailler à plein temps ne suffit plus à vivre correctement, et l'énergie pèse de plus en plus lourd depuis 2026.
Mesuré
Salaires réels en baisse de 1,0 % en 2022 et en 2023, puis en hausse de 0,8 % en 2024 ; pouvoir d'achat par unité de consommation en baisse de 0,7 % en 2025 ; énergie en hausse de 16,7 % sur un an en août 2026 ; dépenses contraintes proches d'un tiers du revenu des ménages les plus modestes. Le vécu est confirmé.
Imputé
LFI : un partage de la valeur ajoutée défavorable au travail. RN : le poids des prélèvements sur l'énergie. Deux causes partielles, qui ne s'excluent pas.

Les faits

IndicateurValeurSource
Inflation annuelle+5,2 % en 2022, +4,9 % en 2023, +2,0 % en 2024INSEE
Inflation en septembre 2026, sur un an (provisoire)+3,0 %, dont énergie +21,2 % (août : +2,4 % et +16,7 %)INSEE
Salaire net moyen réel, secteur privé−1,0 % en 2022, −1,0 % en 2023, +0,8 % en 2024INSEE
Pouvoir d'achat du revenu disponible brutpar unité de consommation : +2,2 % en 2024, −0,7 % en 2025 ; ensemble des ménages : −0,4 % en 2025 ; taux d'épargne 17,9 % en 2025INSEE, comptes de la Nation (mai 2026)
Salaire net réel en 2023, par catégoriecadres −2,8 %, employés −0,5 %, ouvriers −0,3 %INSEE
Salaire net médian, secteur privé, 20242 190 € par mois (moyen : 2 733 €)INSEE
SMIC mensuel net depuis le 1er juin 20261 477,93 €Gouvernement
Salariés du privé concernés par les revalorisations du SMICenviron 12 %, soit 2,2 millionsDARES
Dépenses contraintes, part du revenu28 % en moyenne (2022) ; près d'un tiers pour les 20 % les plus modestes, moins d'un cinquième pour les 20 % les plus aisés (2017)INSEE
Ménages en vulnérabilité énergétique liée au logement17,4 % (2021)INSEE
Taux de marge des sociétés non financières32,2 % de la valeur ajoutée (fin 2024)INSEE

Trois faits structurent le débat. D'abord, la baisse du pouvoir d'achat des salaires de 2022 est la plus forte mesurée depuis 1996, hors l'année atypique 2021 ; en 2023, le salaire net moyen réel retrouvait seulement son niveau de 2019.

Ensuite, la perte n'a pas touché tout le monde de la même façon. Les revalorisations automatiques du SMIC ont protégé le bas de l'échelle, tandis que l'inflation rognait les salaires plus élevés : l'écart entre bas salaires et salaires intermédiaires s'est resserré.

Enfin, 2026 ouvre un nouveau choc. Le conflit au Moyen-Orient déclenché fin février a fait grimper les prix de l'énergie, et le dépassement du seuil de 2 % d'inflation a déclenché une revalorisation automatique du SMIC de 2,41 % au 1er juin.

Un dernier chiffre nuance le tableau. En 2025, le pouvoir d'achat par unité de consommation a reculé de 0,7 %, après +2,2 % en 2024, selon les comptes de la Nation publiés par l'INSEE en mai 2026. Le revenu disponible n'a progressé que de 0,5 % en valeur, pour des prix en hausse de 0,8 %. L'INSEE attribue d'abord ce recul à la chute des dividendes perçus par les ménages (−10,5 Md€Milliard d'euros.), qui pèse surtout sur les détenteurs de patrimoine financier. Une moyenne ne dit donc pas qui a perdu du pouvoir d'achat.

L'argument LFI

Le travail ne protège plus de la pauvreté. La part des salaires dans la valeur ajoutée a fortement reculé depuis le début des années 1980, et l'inflation récente a été absorbée par les salariés plus que par les marges. La dépense la plus contrainte des ménages modestes, c'est l'énergie et l'alimentation.

D'où un « état d'urgence sociale » : SMIC porté immédiatement à 1 600 € net, indexation de tous les salaires sur l'inflation dans le privé et le public, blocage des prix des produits de première nécessité (alimentation, énergie, carburant) et interdiction de la « réduflation ». S'y ajoutent la hausse de 10 % du point d'indice des fonctionnaires et des APL, et un écart maximal de 1 à 20 entre salaires dans une même entreprise.

L'argument RN

Le problème n'est pas le salaire brut, c'est ce qu'il en reste. L'État prélève une part importante du prix de l'énergie, alors que se chauffer et circuler ne sont pas des choix. Le choc de 2026 le rend plus visible encore.

D'où trois mesures : TVA ramenée de 20 % à 5,5 % sur l'électricité, le gaz, le fioul et les carburants ; suppression de la TVA sur un panier de 100 produits de première nécessité ; et exonération de cotisations patronales, pendant cinq ans, sur les hausses de salaire de 10 % accordées jusqu'à trois SMIC. Le RN présente cette dernière comme une hausse des salaires sans alourdir le coût du travail.

Coût et financement

Effet sur le déficit
LFI
+12 à +21 Md€
LFI : +12 à +21 Md€ (Point d’indice, plus environ 2 Md€ par point d’inflation)
RN
+16 à +29 Md€
RN : +16 à +29 Md€ (Selon le prix de l’énergie retenu)
alourdit le déficitallège le déficitFourchettes en milliards d'euros par an, selon les chiffrages cités dans chaque thème.
ProgrammeMesureCoût estiméSource du chiffrageFinancement annoncéFinancement documenté
LFISMIC à 1 600 € netSupporté surtout par les employeurs ; coût public indirect non chiffré—Recettes fiscales nouvelles, sans affectation mesure par mesureNon
LFIHausse de 10 % du point d'indiceEnviron 21 Md€ par an brut ; 12 Md€ net selon la gauche (2022)Gouvernement (2022, extrapolé) ; NUPESRétablissement d'un ISF renforcéPartiellement
LFIIndexation des salaires publics sur l'inflationEnviron 2 Md€ par point d'inflationGouvernement (2022, extrapolé)Recettes fiscales nouvellesNon
LFIBlocage des prix de première nécessitéSupporté par producteurs et distributeurs ; compensations éventuelles non chiffrées——Non
LFIHausse de 10 % des APLNon chiffrée dans les sources consultées——Non
RNTVA à 5,5 % sur l'énergie11,3 Md€ par an (fourchette 9 à 13,6), chiffré avant la hausse des prix de 2026 ; 12 à 17 Md€ pour les seuls carburants aux prix de mars 2026Institut MontaigneBaisse de la contribution nette à l'UE ; plan d'économies non publiéNon
RNExonération des hausses de salaires de 10 %0,8 Md€ en 2025, 4,8 Md€ en 2027, 12 Md€ en 2029Institut MontaignePlan d'économies non publiéNon
RNSuppression de la TVA sur 100 produitsNon chiffrée——Non

Les deux programmes ne font pas porter le coût au même endroit. Les mesures de LFI pèsent en grande partie sur les employeurs et sur les marges, donc hors du budget de l'État ; le coût public se concentre sur la rémunération des agents publics. Les mesures du RN sont presque entièrement des pertes de recettes publiques : les deux seules chiffrées atteindraient plus de 23 milliards d'euros par an en 2029.

Le financement annoncé par le RN pour la TVA sur l'énergie ne boucle pas : sa contribution nette au budget européen, d'environ 8 milliards d'euros (voir bloc 8), reste inférieure au seul coût de cette mesure. Côté LFI, le financement repose sur un ensemble de recettes nouvelles non ventilées, ce qui empêche de vérifier mesure par mesure.

Effet sur le déficit. LFI : alourdissement de 12 à 21 Md€ par an pour le point d'indice, soit 0,4 à 0,7 point de PIBUn centième de la richesse produite en France en un an, soit environ 30 milliards d'euros., plus environ 2 Md€ par point d'inflation ; le reste pèse sur les entreprises. RN : alourdissement de 16 à 29 Md€ par an entre 2027 et 2029, soit 0,5 à 1 point de PIB selon le prix de l'énergie retenu, sans financement documenté. Le point d'indice (bloc 7) et la TVA sur l'énergie (bloc 10) ne sont comptés qu'une fois au bloc 11.

Les objections

À LFI. Porter le SMIC à 1 600 € net représente environ +8 % par rapport au niveau de juin 2026. L'effet sur l'emploi d'une hausse de cette ampleur reste débattu ; le risque le mieux établi est le tassement de la grille salariale, déjà observé en 2022-2023, qui alimente le sentiment de déclassement des salariés intermédiaires.

L'indexation générale des salaires est contestée. Ses critiques y voient un risque de spirale prix-salaires et une perte de compétitivité dans une union monétaire où la dévaluation n'existe plus ; ses défenseurs citent la Belgique ou le Luxembourg, qui la pratiquent. Le blocage général des prix alimentaires n'a pas de précédent récent en France, et ses effets sur l'offre (pénuries, baisse de qualité) sont le principal point d'incertitude.

Sur le partage de la valeur, le recul de la part des salaires date surtout des années 1980 : en 2024, la rémunération des salariés représente 65,6 % de la valeur ajoutée brute des sociétés non financières, un niveau globalement stable depuis. L'argument est donc historique plus que conjoncturel.

Au RN. La baisse de TVA sur l'énergie coûterait environ 11,3 milliards d'euros par an (fourchette 9 à 13,6), selon l'Institut Montaigne. Elle n'est pas ciblée : le gain croît avec la consommation, donc souvent avec le revenu. Sur les carburants, un taux réduit se heurte au droit européen : l'annexe III de la directive TVA, qui liste les produits pouvant bénéficier d'un taux réduit, ne les mentionne pas. Aux prix de mars 2026, le coût pour les seuls carburants est estimé entre 12 et 17 milliards d'euros par an.

Cas pratique : un litre à 2,40 €. C'est le prix moyen du gazole fin septembre 2026. Hors TVA, le litre vaut 2,00 €, dont 0,40 € de TVA à 20 %. À 5,5 %, la TVA tomberait à 0,11 € et le litre à 2,11 € : 29 centimes de moins, soit 12 %. Pour un plein de 50 litres, le gain est de 14,50 € ; pour 1 000 litres par an, environ 15 000 km, près de 300 €. Ce calcul suppose que la baisse est entièrement répercutée, ce qui avait été le cas de la remise de 2022. Les entreprises, qui récupèrent déjà la TVA sur le carburant, n'y gagneraient rien : transporteurs et artisans sont exclus du bénéfice.

L'exonération sur les hausses de 10 % a un coût qui monte en charge : 0,8 milliard en 2025, 4,8 milliards en 2027 et 12 milliards en 2029, selon le même institut. Une entreprise n'a intérêt à l'activer que si elle prévoyait déjà une forte hausse, ce qui expose à un effet d'aubaine. La suppression de la TVA sur 100 produits n'est pas chiffrée à ce jour.

Les trois mesures réduisent des recettes ou des cotisations sans financement documenté, dans l'attente du plan d'économies annoncé.

Ce qui reste valide

Pour LFI : la perte de pouvoir d'achat de 2022-2023 est la plus forte depuis un quart de siècle, et les dépenses contraintes pèsent deux fois plus lourd sur les ménages modestes que sur les plus aisés. Le diagnostic d'un travail qui protège mal les bas revenus est documenté.

Pour le RN : l'énergie est en 2026 le premier moteur de l'inflation, et la fiscalité est le levier que l'État contrôle directement et immédiatement. Sa mesure salariale, souvent ignorée, vise un vrai problème : faire progresser les salaires sans renchérir le coût du travail.

Pour les deux : ils décrivent une réalité exacte. Le désaccord porte sur l'imputation — partage de la valeur d'un côté, prélèvements de l'autre —, deux causes qui ne s'excluent pas.

La convergence des experts

Le point de convergence le plus net traverse les orientations : l'Institut Montaigne (libéral), la Fondation Jean-Jaurès et Terra Nova (gauche) jugent tous qu'une baisse de TVA non ciblée est un outil coûteux et peu efficace pour les ménages modestes. Ils préfèrent des aides ciblées, la voie choisie en 2026 avec l'aide « grands rouleurs » et la réforme de la prime d'activité.

Sur les salaires, le rapport Bozio-Wasmer d'octobre 2024, repris par le Haut Conseil des rémunérations, estime que la concentration des exonérations de cotisations au voisinage du SMIC a favorisé une « smicardisation ». Son scénario central réaménage ces allègements pour encourager la progression salariale sans augmenter le coût global du travail. Aucun des deux programmes ne reprend cette approche telle quelle.

À surveiller

  • Le plan d'économies du RN et le chiffrage de la suppression de TVA sur 100 produits.
  • Le chiffrage actualisé annoncé par LFI pour l'automne 2026.
  • Les résultats définitifs de l'inflation de septembre 2026, publiés par l'INSEE le 15 octobre, et l'évolution des prix de l'énergie.
  • La revalorisation du SMIC au 1er janvier 2027.

Sources

Statistique publique et sources officielles

Programmes

Analyses et presse