Présidentielle 2027 à l'épreuve des faits

Thème 4 sur 11

Sécurité et justice

Le RN mise sur la sévérité des peines, LFI sur la légitimité de la police. Les deux se heurtent au même fait : un système pénitentiaire saturé, avec plus de 90 000 détenus pour 63 000 places. Le levier que les criminologues jugent le plus efficace — la rapidité et la certitude de la sanction — n'est au cœur d'aucun des deux programmes.

Vécu
Un sentiment d'impunité, des peines qui ne sont pas exécutées, un narcotrafic qui s'étend ; et, dans certains quartiers, une défiance envers une police vécue comme brutale.
Mesuré
90 020 détenus au 1er septembre 2026, record historique, pour 63 348 places ; densité de 176 % dans les maisons d'arrêt ; moins d'un tiers des 15 000 places promises en 2018 livrées ; effet dissuasif des peines planchers jugé faible. Le vécu de saturation est confirmé ; celui de laxisme l'est moins.
Imputé
RN : le laxisme des juges et le désarmement moral des forces de l'ordre. LFI : une doctrine de maintien de l'ordre brutale et une police déconnectée de la population.

Les faits

IndicateurValeurSource
Personnes détenues au 1er septembre 202690 020, en hausse de 6,8 % sur un an (88 829 au 1er juin)Ministère de la Justice
Places opérationnelles63 348 (+1,2 % sur un an) ; suroccupation globale de 142,1 %Ministère de la Justice
Densité dans les maisons d'arrêt176,1 % ; 8 347 matelas posés au sol (+51,8 % sur un an)Ministère de la Justice
Plan de 15 000 places lancé en 2018moins d'un tiers livréesMinistère de la Justice
Peines planchers (2007-2014)peines fermes 50 % plus longues pour les récidivistes, sans effet dissuasif à court termeIPP (2024)
Recrutements prévus dans la justice1 500 magistrats et 1 800 greffiers supplémentaires à l'horizon 2027Loi de programmation de la justice
Opinion sur les forces de l'ordre (début 2020)69 % des Français apprécient la police, 81 % la gendarmerieMinistère de l'Intérieur

Trois faits structurent le débat. D'abord, la saturation carcérale est devenue une contrainte de toute politique pénale : la population détenue augmente cinq fois plus vite que le nombre de places. La Contrôleure générale des lieux de privation de liberté parle de « catastrophe pénitentiaire », et le sous-comité de l'ONU pour la prévention de la torture évoque un possible traitement inhumain ou dégradant.

Ensuite, les peines planchers ont été testées et évaluées. L'Institut des politiques publiques conclut qu'elles ont fortement accru l'incarcération sans réduire la récidive à court terme. À moyen terme, les personnes condamnées ont un peu moins récidivé pour les seules infractions visées par la loi — elles ont « appris » la règle —, sans baisse de leur délinquance globale.

Enfin, la confiance dans les forces de l'ordre reste élevée en moyenne, mais elle recule, et les tensions se concentrent dans certains quartiers, notamment après des décès survenus lors de refus d'obtempérer.

L'argument LFI

Une police respectée est une police efficace, et une police ne peut être respectée que si elle est légitime. La doctrine de maintien de l'ordre a dérivé vers la répression, et la loi de 2017 sur l'usage des armes en cas de refus d'obtempérer, que LFI appelle « permis de tuer », a multiplié les drames.

LFI propose de rétablir la police de proximité, en y intégrant les polices municipales et en démantelant les brigades anticriminalité et les BRAV-M, de porter à deux ans la formation des gardiens de la paix et d'en finir avec la politique du chiffre. Elle veut interdire les lanceurs de balles de défense, les grenades de désencerclement, les tasers et les techniques d'immobilisation létales, abroger la loi de 2017, rétablir le code de déontologie de 1986 et créer une commission « Vérité et justice » sur les violences policières. Elle prévoit aussi de doubler les effectifs de la police technique et scientifique et de renforcer la lutte contre la délinquance financière et les réseaux mafieux.

L'argument RN

Les Français ne se sentent plus en sécurité, et les délinquants récidivent parce qu'ils ne risquent presque rien. Il faut « remettre l'autorité au cœur de l'action publique » et soutenir des forces de l'ordre qui risquent leur vie.

Le RN propose des peines minimales dès la première condamnation pour violences ou dégradations et des peines planchers en cas de récidive, notamment pour le trafic de stupéfiants et les atteintes aux dépositaires de l'autorité publique. Il veut instaurer une présomption de légitime défense pour les policiers et gendarmes, construire des places de prison et des centres éducatifs fermés, abaisser la majorité pénale à 16 ans, suspendre les aides sociales aux parents de mineurs récidivistes et expulser les délinquants étrangers. Il prévoit aussi de doubler le nombre de magistrats.

Coût et financement

Effet sur le déficit
LFI
Faible (redéploiement d’effectifs)
LFI : Faible (redéploiement d’effectifs)
RN
Alourdissement probable, non chiffré
RN : Alourdissement probable, non chiffré
alourdit le déficitallège le déficitFourchettes en milliards d'euros par an, selon les chiffrages cités dans chaque thème.
ProgrammeMesureCoût ou économie estimésSource du chiffrageFinancement annoncéFinancement documenté
RNSuspension des aides aux parents de mineurs récidivistesÉconomie d'environ 2 M€ par an (fourchette 1,3 à 2,6 M€)Institut Montaigne——
RNPeines planchers et peines minimalesCoût indirect par la hausse de la population carcérale, non chiffré——Non
RNPlaces de prison et centres éducatifs fermésNon chiffré dans les sources consultées——Non
RNDoublement du nombre de magistratsNon chiffré dans les sources consultées——Non
LFIPolice de proximité, formation en deux ans, doublement de la police scientifiqueNon chiffré ; LFI évoque un redéploiement d'environ 10 000 agentsLFI (amendement au budget 2025)Redéploiement d'effectifsPartiellement
LFIInterdiction des armes intermédiairesPas de coût budgétaire direct———

La sécurité est le thème où les coûts sont le moins documentés des deux côtés. Pour le RN, la dépense principale est cachée : allonger les peines suppose des places qui n'existent pas, alors que le plan lancé en 2018 n'a livré qu'un tiers de ses objectifs. Sa seule mesure d'économie chiffrée rapporterait environ 2 millions d'euros par an : sa portée est symbolique plus que budgétaire.

Effet sur le déficit. LFI : faible, la mesure principale reposant sur un redéploiement d'effectifs. RN : alourdissement probable mais non chiffré, porté par les places de prison et le doublement des magistrats ; sa seule économie chiffrée, environ 2 M€, est négligeable à l'échelle du budget.

Les objections

Au RN. L'évaluation des peines planchers est défavorable : plus d'incarcération, peu de dissuasion. Les rétablir et les étendre dans des prisons déjà occupées à 173 % aggraverait la promiscuité, les violences et les trafics en détention que décrivent les contrôleurs. La présomption de légitime défense inverse la charge de la preuve — ce serait à la victime de démontrer l'illégalité du tir —, ce qui se heurte au droit à la vie protégé par la Convention européenne des droits de l'homme. La suspension des aides familiales a un effet budgétaire négligeable et un effet dissuasif non démontré.

À LFI. Abroger la loi de 2017 sans dispositif de remplacement laisserait un vide juridique sur un phénomène qui expose réellement les agents. Interdire toutes les armes intermédiaires réduit les options entre la matraque et l'arme à feu, ce qui peut aggraver l'escalade au lieu de la prévenir. La police de proximité de 1998-2003 a laissé un bilan mitigé : meilleure relation avec la population, effet sur la délinquance difficile à établir. Enfin, un discours qui présente la police comme une menace peut décourager les recrutements et nourrir la défiance que le programme veut réduire.

Ce qui reste valide

Pour le RN : le sentiment d'impunité a un fondement — un système saturé exécute mal et tardivement les peines —, et l'augmentation du nombre de magistrats répond à un besoin reconnu par tous.

Pour LFI : la confiance dans la police recule, et la formation, la déontologie et l'investigation sont des leviers documentés d'efficacité.

Pour les deux : ils identifient chacun un vrai problème — l'autorité de la sanction pour l'un, la légitimité de la police pour l'autre —, mais aucun ne met au centre la capacité de la justice à juger vite.

La convergence des experts

Le consensus criminologique le plus solide porte sur la certitude et la rapidité de la sanction, qui dissuadent davantage que sa sévérité. Un délinquant qui sait qu'il sera jugé en quelques semaines est plus dissuadé qu'un autre qui risque une peine lourde dans deux ans.

Ce consensus conduit à trois orientations partagées au-delà des clivages : réduire les délais de jugement, développer les peines exécutées en milieu ouvert pour les courtes condamnations afin de libérer des places pour les détenus dangereux, et renforcer l'investigation plutôt que la seule présence sur la voie publique. Le désaccord qui demeure porte sur la régulation carcérale, pratiquée en Allemagne et refusée par l'actuel garde des Sceaux.

À surveiller

  • La population carcérale et la livraison des places modulaires annoncées pour 2027.
  • Le détail des mesures sécurité du RN au congrès d'Orléans le 25 octobre 2026.
  • Un chiffrage par LFI de sa réforme de la police.
  • L'évolution des délais de jugement avec l'arrivée des magistrats recrutés d'ici 2027.

Sources

Sources officielles et évaluations

Programmes et positions

Analyses et presse