Présidentielle 2027 à l'épreuve des faits

Thème 1 sur 11

Immigration

C'est le thème où l'écart entre vécu et imputation est le plus grand. Les flux sont en hausse et l'État n'exécute qu'environ une obligation de quitter le territoire sur dix ; mais l'impact budgétaire de l'immigration est proche de zéro, et les économies annoncées par le RN dépassent ce que les prestations concernées permettent.

Vécu
Une immigration perçue comme non maîtrisée, un État qui ne fait pas appliquer ses décisions, une insécurité associée à la présence étrangère dans certains quartiers.
Mesuré
377 000 premiers titres de séjour en 2025, un niveau record ; environ une OQTF sur dix exécutée ; étrangers surreprésentés parmi les personnes mises en cause ; contribution budgétaire nette proche de zéro. Le vécu est confirmé sur les flux et l'exécution, pas sur le coût.
Imputé
RN : l'immigration comme cause du déficit, de l'insécurité et de la saturation des services. LFI : les discriminations et les guerres ou crises climatiques à l'origine des départs. Chacun néglige une partie des données.

Les faits

IndicateurValeurSource
Premiers titres de séjour délivrés en 2025377 000 (+9,2 % sur un an), hausse portée par les motifs humanitaires (+56,8 %)DGEF
Étrangers en situation régulière fin 2025près de 4,5 millions, soit 8,1 % de la populationDGEF
Principaux motifs d'entrée en 2025étudiants environ 118 000, humanitaire environ 93 000, économique environ 51 000 (en baisse de 12,6 %)Ministère de l'Intérieur
Demandes d'asile en 2025151 665 demandes examinées, dont 116 746 premières demandes (en baisse de 10 %)Ministère de l'Intérieur
Exécution des OQTFenviron 15 000 sur 130 000 prononcées en 2024 ; environ 500 000 étrangers en situation irrégulièreAssemblée nationale
Éloignements et départs volontaires en 202532 379 (+15,7 %)DGEF
Part des étrangers parmi les personnes mises en cause par la police et la gendarmerie18 %, pour environ 7,4 % de la populationMinistère de l'Intérieur ; INSEE
Taux de chômage en 2023immigrés 11,2 %, descendants d'immigrés 10,2 %, personnes sans ascendance migratoire 6,4 %INSEE
Aide médicale d'État (AME)1,21 Md€Milliard d'euros. de crédits pour 2026 (1,26 Md€ dépensés en 2024) ; plus de 465 000 bénéficiaires fin 2024Sénat
Personnes en situation irrégulière dans l'hébergement d'urgence généralisteentre 39 000 et 80 000, sur 203 000 places financées 2,3 Md€ (2024)IGAS, IGF, IGA

Quatre faits structurent le débat. D'abord, la hausse récente des titres de séjour vient des motifs humanitaires — réfugiés et protection subsidiaire, notamment ukrainiens et afghans — et des étudiants, tandis que l'immigration de travail recule. Les régularisations ont baissé de 10 % en 2025, à 28 610.

Ensuite, l'inexécution des éloignements est un échec reconnu par tous. La commission des lois de l'Assemblée l'attribue aux contentieux, au manque de places en rétention, aux difficultés d'identification et surtout aux laissez-passer consulaires que les pays d'origine délivrent peu.

Troisième fait : la surreprésentation des étrangers dans la délinquance enregistrée est réelle. Son interprétation est débattue : elle reflète en partie la structure d'âge, de sexe et de revenus de cette population, ainsi que les infractions propres au séjour.

Enfin, l'impact budgétaire est faible dans un sens comme dans l'autre. Les études sur la France, comme celles de l'OCDE, estiment la contribution nette des immigrés aux finances publiques à plus ou moins 0,5 % du PIB, avec un faible effet négatif sur la période 1979-2021. L'OCDE souligne que ce solde est négatif pour les natifs aussi, puisque la France est en déficit.

L'argument LFI

Les migrations sont « un sujet trop sérieux pour les réduire à des surenchères ». Les départs viennent des guerres, d'accords commerciaux qui détruisent les économies locales et du changement climatique ; les immigrés occupent des emplois essentiels dans le bâtiment, le nettoyage, l'aide à domicile ou la restauration, souvent sans droits quand ils sont sans papiers.

D'où une politique présentée comme « humaniste et réaliste » : régulariser les travailleurs, les étudiants et les parents d'enfants scolarisés, faire de la carte de séjour de dix ans le titre de référence, faciliter l'accès aux visas, créer un statut de « détresse environnementale » et sortir de la logique de Schengen et de Frontex. LFI veut aussi agir sur les causes, par l'opposition aux accords commerciaux inégaux et l'aide climatique aux pays de départ.

L'argument RN

Le RN parle de droit, pas de religion. Il veut « stopper la submersion migratoire » en réduisant « drastiquement » l'immigration légale et illégale : un État qui délivre des titres par centaines de milliers mais exécute une décision d'éloignement sur dix a perdu le contrôle de ses frontières.

Ses mesures : un référendum sur l'immigration, une « loi d'urgence » pour faciliter les expulsions de délinquants et criminels étrangers, la suppression du droit du sol, la réservation de la libre circulation Schengen aux ressortissants européens et des sanctions renforcées contre les employeurs de clandestins. S'y ajoutent la « priorité nationale » pour les aides sociales, la conditionnalité des prestations non contributives à cinq années de travail en France et le remplacement de l'aide médicale d'État par une aide médicale d'urgence.

Coût et financement

Effet sur le déficit
LFI
Non chiffré, probablement faible
LFI : Non chiffré, probablement faible
RN
−2,6 à −11,9 Md€
RN : −2,6 à −11,9 Md€ (Économies déjà affectées à des baisses de prélèvements)
alourdit le déficitallège le déficitFourchettes en milliards d'euros par an, selon les chiffrages cités dans chaque thème.
ProgrammeMesureCoût ou économie estimésSource du chiffrageUsage annoncéDocumenté
RNEnsemble du volet immigration de son contre-budget11,9 Md€ d'économies revendiquéesRNFinancer ses baisses de prélèvementsPartiellement
RNConditionner les prestations non contributives à cinq ans de travail6,1 Md€ selon le RN ; 2,6 Md€ selon l'Institut Montaigne (fourchette 0,6 à 3)RN ; Institut MontaigneIdemContesté
RNRemplacer l'AME par une aide médicale d'urgence1,3 Md€ selon le RNRNIdemPartiellement
LFIRégularisation des travailleurs sans papiersPas de coût direct ; recettes sociales supplémentaires possibles, non chiffrées——Non
LFIAccueil et protection renforcés (statut climatique, visas)Non chiffré——Non

L'essentiel de la bataille chiffrée porte sur le RN, pour qui près d'un tiers des économies de son contre-budget repose sur l'immigration. L'écart entre ses 6,1 milliards et les 2,6 milliards estimés par l'Institut Montaigne pour la mesure phare est du simple au double. LFI ne chiffre pas son volet migratoire ; la régularisation pourrait accroître les cotisations, mais seulement si les personnes régularisées sont effectivement en emploi déclaré.

Effet sur le déficit. LFI : non chiffré et probablement faible ; la régularisation n'apporterait des cotisations que pour des emplois déclarés. RN : allègement de 2,6 à 11,9 Md€ par an, soit 0,1 à 0,4 point de PIBUn centième de la richesse produite en France en un an, soit environ 30 milliards d'euros., entre l'estimation indépendante de la mesure phare et le total revendiqué. Ces économies sont déjà affectées à des baisses de prélèvements : elles ne réduisent pas la dette. Le plan de 125 Md€ annoncé depuis porte ce volet à 25 Md€ (voir bloc 11).

Les objections

Au RN. Exclure les étrangers d'une prestation d'assistance du seul fait de leur nationalité se heurte à une jurisprudence ancienne du Conseil d'État (1989) consacrée par le Conseil constitutionnel en 1990. Une mesure voisine, introduite dans la loi immigration de 2024, a d'ailleurs été censurée. La « priorité nationale » suppose donc une révision constitutionnelle, que le RN envisage par référendum.

Le droit du sol français n'est déjà pas automatique : un enfant né en France de parents étrangers devient français à sa majorité s'il y a résidé au moins cinq ans depuis ses 11 ans. Le supprimer vise des jeunes scolarisés et socialisés en France. Surtout, le goulet d'étranglement des expulsions est diplomatique : sans laissez-passer consulaires, aucune loi d'urgence n'exécute une OQTF.

Cas pratique : supprimer toute aide aux personnes en situation irrégulière. Elles n'ont déjà droit ni au RSA, ni aux APL, ni aux allocations familiales, ni au chômage, ni au logement social. Restent l'AME, environ 1,2 Md€, et leur part de l'hébergement d'urgence, de l'ordre de 0,45 à 0,9 Md€ à environ 11 000 € par place (calcul fait ici). L'économie brute serait donc de 1,7 à 2,2 Md€ par an, environ 1,3 % du déficit de 2025.

L'économie nette serait plus faible. Les hôpitaux restent tenus de soigner les urgences, et des soins retardés coûtent plus cher. Le rapport Évin-Stefanini de 2023 conclut que l'AME n'est pas un facteur d'attractivité et qu'une aide limitée aux urgences n'offrirait aucune perspective d'économie. L'Espagne a supprimé l'accès aux soins des sans-papiers en 2012 : une étude publiée en 2021 y mesure une hausse de leur mortalité dans les trois années suivantes, et le pays a rétabli cet accès en 2018. Sans hébergement d'urgence, 40 000 à 80 000 personnes, familles comprises, retourneraient à la rue, alors que la loi pose un accès inconditionnel. Aucune étude française ne mesure l'effet sur la délinquance, et rien n'indique que ces personnes partiraient : le blocage des éloignements est diplomatique.

À LFI. Traiter l'inquiétude migratoire comme un fantasme laisse le terrain au RN : les flux sont en hausse et l'inexécution des éloignements affaiblit l'autorité des décisions de justice, ce que le programme n'aborde pas. Le chômage des immigrés reste près de deux fois supérieur à celui des personnes sans ascendance migratoire : la discrimination, documentée, n'explique pas tout — la langue, la qualification et la reconnaissance des diplômes pèsent aussi.

Ce qui reste valide

Pour le RN : les flux ont atteint un niveau record, l'État n'exécute qu'une petite partie de ses décisions d'éloignement, et la surreprésentation dans la délinquance enregistrée est un fait, même si son interprétation est débattue.

Pour LFI : la hausse récente est surtout humanitaire, l'impact budgétaire global est faible, l'immigration de travail recule alors que des secteurs entiers en dépendent, et les discriminations à l'embauche sont établies.

Pour les deux : c'est le thème où le critère de disproportion s'applique le plus nettement. Imputer à l'immigration le déficit publicÉcart entre les dépenses et les recettes de l'ensemble des administrations publiques sur une année. ne résiste pas aux ordres de grandeur ; nier le vécu des quartiers où elle se concentre ne résiste pas davantage à l'observation.

La convergence des experts

Les spécialistes s'accordent assez largement sur la méthode, moins sur les volumes. Trois leviers reviennent : accélérer l'instruction des demandes d'asile, car l'attente pèse sur l'intégration ultérieure ; investir dans la langue et la reconnaissance des diplômes, dont l'OCDE juge le rendement budgétaire très élevé ; et négocier pays par pays des accords de réadmission pour lever le blocage des laissez-passer consulaires.

À surveiller

  • Les modalités du référendum proposé par le RN et sa base constitutionnelle.
  • La mise en œuvre du pacte européen sur la migration et l'asile.
  • Les statistiques définitives de la DGEF et le taux d'exécution des OQTF en 2026.
  • Un éventuel chiffrage par LFI de son volet migratoire.

Sources

Sources officielles

Programmes et positions

Analyses et presse